Les Palmipèdes ne portent pas de tongs
e-feuilleton de Peter Greenfinch
Là où la route s'arrête,elle commence pour ceux que l'on croise
Chapitre 4
Duïsburg, 29 septembre, 21 degrés, pluie, parfum de saucisse-frites sortant des Inbiss
L'atmosphère est très gemütlish (ou, si vous préférez, sympatish) au milieu des boiseries de cette petite salle du restaurant "Zum Löwen und Hirschen" (au lion et au cerf, allez savoir quelle lubie a poussé l'aubergiste à mettre ces deux pauvres bêtes ensemble). Herr Dr. Ernst Von Lauenburg y est attablé devant une Maultaschen, sorte de lasagne enroulée en gâteau de Savoie. Et une Grosses Pils, pour servir de lubrifiant. Il est Directeur du développement de Kühler-Barnes. Une société fameuse pour ses berlines dont le design de boîte à chaussures donne un sentiment de respectabilité à leurs possesseurs.
Ernst, entre deux bouchées, expose son projet à ses deux convives. Chacun d'eux affronte une gigantesque saucisse bien dorée débordant de l'assiette. L'une est garnie de Sauerkraut et l'autre de Spätzle (nouilles à l'oeuf). Avec en plus, pour chacun, une gemischte Salat à part. Et, de façon incongrue, un grand verre de coca. Vous remarquez avec tristesse l'absence de frites. C'est parce que la place commence à manquer sur la table. Les autres victuailles sont déjà en conflit spatial avec les ordinateurs portables, dont les claviers apprécient peu les projections de moutarde. Heureusement, ces engins se passent de souris. La cohabitation de ces petites rongeuses d'octets avec le lion et le cerf pose toujours problème, même au dompteur le plus chevronné.
L'un des invités est John Martinson, venu de Detroit (prononcer Di trotte, disait la princesse). L'autre est Nick Scaletto, de Seattle (prononcer si, attelle, ce qui suppose de bien vérifier la goupille de la caravane pour ne pas qu'elle se décroche dans les Rocheuses et redescende d'un trait dans le Pacifique). John arrose copieusement sa choucroute de ketchup, au grand effroi de son ordinateur. Nick, pour sa part, réclame du Pecorino râpé à la place du Parmesan.
Insensible à ces petites vicissitudes, Von Lauenburg n'est manifestement pas là pour discuter des goûts et les couleurs. Il explique, en agitant sa fourchette pour piquer au vif la curiosité de ses interlocuteurs (une manie qui a coûtée un oeil ou deux à plusieurs de ses collaborateurs), les motifs de la rencontre:
- Nous faisons maintenant des betites foitures bour teux bersonnes (notez bien la prononciation si vous voulez obtenir une chaire de sémantique à Tübingen). Il a fallu raboter, raboter, raboter (et poncer) nos limousines de prestige. Nous sommes parvenu à une cholie betite chose qui commence à avoir son betit succès.
- Ah, j'en ai vu dans la rue dit Nick, ça à l'air génial. Je me suis bêtement demandé où on mettait les enfants. A l'école bien sûr, me suis-je dit.
- Eh oui, c'est bien vu (par égard pour les lecteurs ayant peu d'oreille, nous interrompons la diffusion de l'accent sur cette antenne). Mais nous sommes talonnés par la concurrence.
- Quels concurrents ? Les compagnies d'automobile françaises et italiennes, dont certains engins sont vendues dans les magasins de chaussures (encore elles!), vu le besoin de chausse-pied pour y entrer ? Les japonais, pourtant devenus de grands balaises depuis qu'ils mangent un peu de viande ? Et, encore, je ne parle pas de leurs lutteurs de Sumo.
- Oui, tous ces gens là pour commencer. Et aussi les fabricants de scooters, patinettes et rollers qui se mettent à ajouter un toit à leurs engins.
- Pas en ardoise ou en tuile, j'imagine.
Il faut dire que Nick avait payé ses études comme humoriste remplaçant pendant la saison d'été dans un bouge d'une réserve indienne qui avait obtenu une licence de jeu et s'imaginait pouvoir concurrencer Las Vegas. Il lui en restait certains tics.
- Allons, restons sérieux. Toujours est-il que certains envisagent le fauteuil-club avec accoudoirs. Cette course au cocooning pousse les départements marketing à offrir en option les charentaises. Tout cela converge vers la recherche par les consommateurs de petits véhicules individuels pratiques, ludiques et confortables. L'homme-homard, migrant et batifolant avec sa carapace.
- On n'en est pas là aux States dit John. Chez nous le marketing se résume à mettre des décors safari sur la carrosserie. On aime le style camion à la Mad Max avec pare-buffles platinés. C'est plutôt l'homme-rhino (de toute évidence, le fait que Nick ait obtenu son pécorino contribue beaucoup à son inspiration).
- En Europe, les bisons sont plus apprivoisés, on leur fait écouter du Mozart, pas du rock.
Lauenburg a le petit complexe de supériorité culturelle propre à bien des européens. Il poursuit :
- Surtout, certaines de nos artères sont très étroites. Enfin, celles de nos villes.
Il ne parle donc pas pour l'instant de sa propre tension artérielle, mais nous allons y venir, vous l'avez compris.
- Jusqu'à quel point étroites, Von ?
Voilà que John a pris Von pour un prénom ! Le complexe de Lauenburg serait-il justifié ? Ce dernier fait semblant de ne pas remarquer la hausse de 47,32 % (en prenant l'arrondi le plus proche) de sa tension artérielle (bingo, nous y voilà !) due à la gaffe de John. Il la mesure en permanence. Le résultat est projeté sous forme d'hologramme dans un coin de sa lentille de contact droite. Ébouriffant, pas vrai, comme ce roman est au fait des dernières technologies !
- Oh, la hauteur de la fente des boites à lettres n'est pas le problème le plus dirimant pour nos facteurs. C'est plutôt l'étroitesse des rues qui leur crée des soucis pour acheminer les plis un peu épais. Et puis, peu à peu les centre-ville deviennent piétonniers. Il faut de nouveaux types de véhicules. La fusée individuelle serait idéale. Elle pourrait se jouer des véhicules lent et des camionnettes de livraison mal parquées simplement en sautant par dessus. Et hop !
Il mime en faisant passer sa fourchette au dessus de la salière, heurte sa chope de bière avec son bras, et la rattrape in extrémis. La salle applaudit à tout rompre. Peu soucieux de gloire, il poursuit :
- C'est pourquoi je remercie Nick, spécialiste des drones, fusées et missiles, de participer à notre petite causerie au coin du feu.
A ces mots, la maigre bougie qui brûle sur la table se sent monter en grade.
- Au contraire, Von (aïe !), c'est moi qui vous remercie de l'invitation. Peut-être enfin ces engins vont-ils avoir un avenir pacifique. Je pourrais me marier et avoir des enfants, sans qu'ils se fassent insulter ni voler leurs revolvers à l'école. J'ai eu moi-même une enfance difficile, mon père était dératiseur de navire et ma mère éviscéreuse d'esturgeons. Des métiers pas faciles à exercer dans le Nebraska.
- Nicky (voici, mine de rien, une petite familiarité vengeresse de Von), nous mettrons en commun nos savoirs. Nous avons mis au point une fusée à jet directionnel, qui peut-faire demi-tour sur un timbre poste.
Vous l'avez remarqué, décidément on ne vous la fait pas, ces diverses allusions concernant la Bundespost trahissent le hobby de Lauernburg : l'envoi de lettres anonymes ordurières aux top-models. N'étant pas délateurs, nous n'en dirons pas plus. Non, non, n'insistez-pas ! D'ailleurs, la police n'a qu'à analyser l'ADN sous les timbres et comparer avec son fichier de voleurs de voitures. D'autant que Lauenburg "n'emprunte" le soir venu, dans des quartiers louches, que d'autres marques de camionnettes que la sienne.
- Oui, mais les autres problèmes, la consommation de carburant, le bruit assourdissant quasi égal à celui d'un baladeur MP3, la chaleur du jet brûlant les mollets des passants, l'odeur de cancoillotte
- Je sais, mais c'est une idée de notre PDG. Et chez nous, ce que dit le PDG, c'est sacré.
Il claque des talons, caresse sa patte de lapin dans sa poche, et poursuit :
- Le management rationnel c'est dépassé. Tenez, les entreprises françaises utilisent bien la graphologie pour embaucher. Dans certaines salles de marché, on prévoit l'évolution de la bourse dans les entrailles de poulet. En appelant, sans sourciller, analyse technique cette étude graphique de l'évolution des cours. Il y a aussi ceux qui utilisent le nombre d'or ou la théorie des cinq vagues. Le 21e siècle est spirituel, Malraux l'avait annoncé.
Lauenburg a un frisson, fait un signe de croix et caresse de plus belle son fétiche. Toutefois, ce qu'il ne dit pas, c'est que le PDG de Kühler-Barnes est tout à fait conscient que les chances de succès sont d'une sur mille. Mais, d'une part on ne sait jamais, le jet directionnel, c'est quelque chose qui marche. Ou plutôt qui pousse. Alors autant, s'est-il dit, vous allez voir comme c'est diabolique, prendre une option sur ce truc en procédant comme suit :
- attribuer un petit budget à ces recherches.
- recruter un enthousiaste de la technologie comme Nick, qui ne demandera pas un gros salaire du moment qu'il pourra s'épanouir dans des simulations à n'en plus finir avec les logiciels de pointe de Kühler-Barnes. Après tout, les ricains, après la guerre nous on pris Von Braun pour leurs projets spatiaux. On peut bien piquer Scaletto à Boeing, même s'il n'a pas tout à fait la classe et la carrure des Von.
- Et surtout contracter John. Il manipulera les médias de l'automobile aux USA. Il saura bourrer le crâne des concurrents avec des désinformations sur les avancées du projet. Cela les poussera à engager de leur côté d'énormes dépenses de recherche. Les allemands auront alors le champs libre pour mettre le paquet sur d'autres innovations plus prometteuses. Les roues transformables en guéridons de pique-nique par exemple.
Vous avez noté que finalement, John n'a pas dit grand chose. Sauf ses malheureuses interventions à coup de cornes de buffles, et surtout de Von, dans les gencives de Lauenburg. Mais cela, même si c'était maladroit vis-à-vis de l'allemand, était plutôt destiné à donner le change à Nick. Pour qu'il le croit plus naïf qu'il l'est en réalité. D'autant que ce Nick est peut-être plus perspicace qu'il le laisse paraître avec ses airs de chien fou. Tenez il a visité cet été en famille, sans en informer Von, le musée de la voiture et de l'aéronautique de Sinsheim, ecertes unique au monde, mais où vous ne trouverez pas la moindre documentation en anglais. Malgré cela, son esprit vif a tout compris de la petite vidéo en dialecte local démontrant qu'un moteur à énergie solaire serait peu utile à un essuie-glace. Sauf la nuit en croisant des voitures roulant plein phares.
Il est vrai que pour John, le grand principe dans la vie est que tout le monde essaye de tromper tout le monde. Imaginez qu'on vous vole votre moule à gaufre et qu'il soit chargé des dédommagements dans votre compagnie d'assurance. Vous pourriez toujours attendre pour qu'il admette votre bonne foi et finisse par vous indemniser. Pour vous, finies les gaufres pour un bon moment. Faudra vous contenter de crêpes.
Bon, quittons les généralités et les analyses à la Sigmund. Autant entrer dans le concret et vous mettre dans la confidence. En fait, John est arrivé la veille à Duisburg, à la demande de Lauenburg. Ce qui fait que celui-ci a eu le temps de le mettre dans la combine. Une autre raison de sa rétention d'information vis-à-vis de Nick, c'est qu'une climatisation mal réglée dans son hôtel l'a rendu aphone. En ce qui vous concerne, vu sa voie nasillarde et sa manie de manger la fin des mots même lorsqu'il n'est pas enroué, vous ne perdez pas grand chose. Enfin, sauf si vous aimez les criailleries des bestioles des cartoons projetés en version originale.
=> [ch.5]
Page mise en ligne le 19 nov. 2000. Dernière mise à jour de cette page : 19/07/09
Disclaimer /Avertissement légal
Accès principal au site
Section "Les palmipèdes..." [ch.1][ch.2][ch.3][ch.4][ch.5][ch.6][ch.7][ch.8][ch.9][ch.10][ch.11][ch.12] [ch.13][ch.14][ch.15][ch.16][ch.17][ch.18][ch.19][ch.20]
[personnages][tabl.mat][autographe] + [Confusioux] [calendrier de Confusioux]